Féminisme et colonialisme dans le monde musulman: partie 1

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Une perspective historique

« L’anthropologie, a-t-on souvent dit, a servi de servante au colonialisme. Peut-être faut-il aussi dire que le féminisme, ou les idées du féminisme, lui ont servi d’autre servante ». (Leila Ahmed, écrivaine égypto-américaine sur le féminisme dans le monde musulman)

Depuis plus d’un siècle, il existe un mariage incontestable entre le féminisme et le colonialisme dans le monde musulman,  se poursuivant dans les temps modernes. Les gouvernements et les politiciens occidentaux successifs ont utilisé le langage du féminisme et ses mouvements afin de promouvoir leurs intérêts coloniaux dans la région. Ils ont généré et propagé un récit selon lequel les femmes musulmanes devaient être sauvées de « l’oppression » des lois et des règles islamiques et être libérées par la culture et les systèmes occidentaux. Ceci afin de justifier moralement leur intervention coloniale et leurs guerres en terres musulmanes et de renforcer leur ancrage dans la région. En vérité, cependant, leur préoccupation apparente pour le bien-être des femmes musulmanes était une émotion feinte car une telle intervention a aggravé la vie des femmes dans le monde musulman et les a privé de leurs droits. Une académicienne, Janine Rich, a écrit dans un article publié dans la revue ‘International Affairs’ intitulé « ‘Saving’ Muslim Women : Feminism, US Policy and the War on Terror »,  : « Les discours complexes entourant les femmes dans le monde islamique ont une longue et profonde histoire politique et ce récit a été renouvelé et réutilisé à de nombreuses reprises pour obtenir un large soutien public à l’intervention militaire occidentale au Moyen-Orient. Pourtant, lorsqu’on l’examine d’un œil critique, il devient évident que la politique étrangère et l’intervention militaire des États-Unis au Moyen-Orient ont à la fois aggravé la situation des droits des femmes dans la région et ont utilisé par la suite le discours sur les droits des femmes pour justifier la « guerre contre le terrorisme ».

À l’heure actuelle, il est peut-être plus pertinent que jamais de comprendre que pour les gouvernements occidentaux, le discours sur les « droits des femmes » dans le contexte du monde musulman – à la fois historiquement et actuellement – n’a jamais été utilisé que comme un écran de fumée et un outil pour promouvoir des objectifs coloniaux.

La stratégie coloniale occidentale visant à saper la domination islamique sous le Khilafah :

Au XIXe et au XXe siècle, la soif des puissances européennes d’expansion des richesses et des territoires a été satisfaite par l’occupation et la colonisation de nombreuses terres musulmanes en raison de leurs abondantes ressources et de leur riche potentiel de revenus. Lord Cromer, consul général britannique qui a régné sur l’Égypte de 1883 à 1907, a déclaré : « L’Européen ne résiderait pas en Égypte à moins qu’il ne puisse gagner de l’argent en le faisant ».

Cependant, ces puissances ont réalisé que le renforcement et l’expansion de leur domination sur la région ne pouvaient se faire qu’en sapant l’autorité politique et culturelle que l’Islam détenait au sein du monde musulman, qui se manifestait par la présence d’un domination islamique sous l’État du Khilafah, tout en le remplaçant par des valeurs, des lois et des systèmes d’inspiration occidentale. Les dirigeants coloniaux occidentaux ont donc conçu une stratégie visant à affaiblir et, en fin de compte, à détruire le Khilafah et à empêcher son rétablissement futur ; en effet cet État a toujours constitué l’obstacle le plus féroce au contrôle européen de « l’Orient ».

Ce plan prévoyait notamment d’éloigner intellectuellement et émotionnellement les musulmans de leurs croyances et valeurs islamiques et donc de réaligner leur loyauté et leur attachement à la culture et au système laïc occidental, loin de leur Din. Ils ont reconnu que la forte adhésion des musulmans à leurs croyances et pratiques islamiques portait en elle le potentiel de la réémergence de l’Islam en tant qu’État politique puissant. Cela annoncerait la plus grande menace pour la poursuite du régime colonial dans la région et devait être combattu à tout prix. C’est pourquoi les puissances européennes ont utilisé tous les moyens possibles pour forger la loyauté culturelle de leurs sujets musulmans envers l’Occident, comprenant que cela était vital pour la loyauté politique : que la colonisation culturelle ouvrait la voie à la poursuite de la colonisation physique, politique et économique. Lord Cromer, par exemple, considéré par beaucoup comme le cerveau de l’impérialisme britannique dans le monde arabe, a écrit dans son livre « L’Égypte moderne » : « …il est essentiel qu’après notre évacuation, le gouvernement (égyptien) agisse selon des principes qui seront conformes aux exigences courantes de la civilisation occidentale… Il est absurde de supposer que l’Europe se contentera d’être un spectateur passif alors qu’un gouvernement rétrograde basé sur des principes purement mahométans et des idées orientales obsolètes est établi en Égypte. Les intérêts matériels en jeu sont trop importants… Ce n’est rien de moins que cela : il faut persuader ou forcer la nouvelle génération d’Égyptiens à s’imprégner du véritable esprit de la civilisation occidentale ».

L’attaque des colonialistes occidentaux contre « les femmes et la charia » pour aider à la destruction de la Khilafah

La réforme de la pensée et de l’identité des femmes musulmanes a été une des principales cibles de ce plan colonial visant à détruire et à empêcher la domination islamique, car les puissances européennes ont reconnu que dans la société islamique, les femmes étaient au centre de la famille, au cœur des communautés et qu’elles étaient les nourrices des générations futures. Il était donc essentiel de capturer leurs esprits et leurs cœurs pour remodeler la mentalité de sociétés musulmanes entières. Si elles pouvaient amener les femmes musulmanes à mépriser et à rejeter la charia en la présentant comme « l’ennemie » de la femme, elles pourraient alors créer des adversaires acharnés à la gouvernance islamique au sein du monde musulman. S’ils pouvaient associer cela à l’incitation à l’identité et au système occidental afin qu’ils les considèrent comme la voie de la libération et du salut, ils pourraient également générer de solides défenseurs et ambassadrices de la culture et du régime occidental. Les missionnaires chrétiens ont également ouvertement préconisé de cibler les femmes du monde musulman car ce sont elles qui façonnent la pensée et les penchants des enfants de la région. S. M. Zwemer, un missionnaire bien connu au Moyen-Orient, a déclaré : « Étant donné que l’influence de la mère sur les enfants, garçons et filles, est primordiale et que les femmes sont l’élément conservateur dans la défense de leur foi, nous pensons que les organismes missionnaires devraient mettre beaucoup plus l’accent sur le travail en faveur des femmes musulmanes comme moyen d’accélérer l’évangélisation des terres musulmanes ».

Pour atteindre leur objectif, les colonialistes ont donc élaboré un récit spécifique : l’Islam et la domination islamique oppriment la femme et il était donc de leur devoir moral de la sauver en supprimant la cause de son assujettissement – les lois de la charia – et de « civiliser » son peuple par l’imposition de la domination du système occidental. Ce récit a fourni une justification morale à leur propre public et à ceux qu’ils occupaient pour leur colonisation continue du monde musulman, les aidant également dans leur objectif de maintenir et de renforcer leur ancrage dans la région.

Joan Scott, dans ‘La politique du voile’, écrit à propos de la colonisation de l’Algérie par la France au XIXe siècle : « Dès le début, l’imposition violente de la domination française était justifiée en termes de « mission civilisatrice » – l’apport de valeurs républicaines, laïques et universalistes à ceux qui en manquaient…..les colonisateurs visaient à assimiler ces peuples sous-développés à la culture française ».

Un ensemble de mensonges et de désinformation ont donc été construits et largement diffusés concernant la position, les droits et les mauvais traitements des femmes en vertu de la charia. Ils ont également promu l’idée que si les femmes musulmanes continuaient à accepter le Coran et la Sunna comme base de leurs croyances et de leurs actions, elles seraient condamnées à des vies opprimées. Pour atteindre leurs objectifs, les dirigeants coloniaux ont également eu recours aux accusations malveillantes de nombreux écrivains orientalistes occidentaux qui, pendant de nombreuses années, avaient inventé de fausses histoires sur les mauvais traitements infligés aux femmes dans le cadre de l’Islam. Certains avaient même suggéré que le retard du monde musulman était dû à la dégradation des femmes par l’islam, et que les sociétés musulmanes ne pouvaient progresser vers la modernisation et la civilisation que si les pratiques et les lois de l’islam étaient abandonnées en échange de la culture, des coutumes sociales et des mœurs européennes. Stanley Lane-Poole, par exemple, orientaliste et archéologue britannique du début du XXe siècle, a écrit : « La dégradation des femmes en Orient est un ulcère qui commence son œuvre destructrice dès l’enfance et qui a rongé tout le système de l’Islam ». Les écrits de Lord Cromer reflètent ces vues. Il a écrit dans son livre, ‘L’Égypte moderne’, que les raisons pour lesquelles « l’Islam en tant que système social a été un échec complet sont multiples ». Cependant, « avant tout », affirme-t-il, c’est la façon dont il traite les femmes. Il a affirmé que contrairement au christianisme qui enseigne le respect des femmes et pousse les hommes européens à « élever » les femmes en raison de leurs croyances, l’islam les a dégradées, et c’est à cause de cette dégradation, incarnée par « le voile et la ségrégation des sexes », que l’on peut retracer l’infériorité des femmes musulmanes. Il a écrit qu’il ne fait aucun doute que le « voile » a eu « un effet néfaste sur la société orientale ». Les arguments avancés dans cette affaire sont, en effet, tellement banals qu’il est inutile de s’y attarder. Il a déclaré qu’il était essentiel « que la nouvelle génération d’Égyptiens soit persuadée ou forcée à s’imprégner du véritable esprit de la civilisation occidentale », et que pour y parvenir, il était nécessaire de changer la position des femmes dans l’Islam, car c’est la dégradation des femmes par le « voile » qui est « l’obstacle fatal » aux Égyptiens, à « la réalisation de cette élévation de pensée et de caractère qui devrait accompagner l’introduction de la civilisation occidentale », et ce n’est qu’en abandonnant celle-ci qu’ils pourraient atteindre « le développement mental et moral » qu’il (Cromer) souhaitait pour eux.

Il est donc clair que pour parvenir à cette « occidentalisation » des esprits, les colonisateurs ont cherché à démanteler et à éliminer tout aspect de l’Islam qui les empêchait de contrôler les femmes musulmanes ou d’avoir accès aux femmes musulmanes, comme la structure familiale islamique de la tutelle masculine sur les femmes, la ségrégation des sexes et la tenue vestimentaire islamique. Frantz Fanon, le philosophe et écrivain, commentant le colonialisme français en Algérie dans les années 50, a noté : « Il y a aussi chez les Européens la cristallisation d’une agressivité, la tendance d’une sorte de violence devant la femme algérienne. Dévoiler cette femme, c’est révéler sa beauté, c’est dévoiler son secret, c’est briser sa résistance [à la domination coloniale]. Il y a en elle la volonté de mettre cette femme à sa portée, d’en faire un possible objet de possession ».

En effet, accuser la tenue de la femme musulmane de subjuguer la femme était une partie essentielle de ce projet colonial de « capturer les cœurs et les esprits ». En tant que marqueur le plus visible de la différence entre les sociétés musulmanes et l’Occident, il est devenu une cible clé de l’attaque européenne contre l’Islam et en est venu à représenter le conflit entre la culture des colonisateurs et celle des colonisés. Au XXe siècle, par exemple, en réponse à un soulèvement des musulmans algériens en 1954 visant à chasser la France du pays, les autorités françaises ont tenté de maintenir leur emprise sur le pays en essayant de rallier les femmes algériennes à leur cause en établissant un réseau de centres de « solidarité féminine » à travers le pays, gérés par les épouses des officiers de l’armée d’occupation. L’objectif était d’inculquer aux femmes musulmanes algériennes les valeurs françaises et le récit orientaliste sur l’islam et la tenue islamique afin de gagner leur fidélité à la cause française. L’épouse du général de brigade Jacques Massu, qui a dirigé le mouvement dans la capitale Alger, a dit un jour : « Nourrissez l’esprit et le voile se flétrira de lui-même ». Le 16 mai 1958, les femmes de l’organisation accompagnées par l’armée française, ont dévoilé une centaine de femmes sur une place publique. Les femmes musulmanes auraient crié : « Soyons comme les femmes françaises » et « Vive l’Algérie française ». Il s’agissait d’un geste symbolique visant à propager l’idée que ces femmes « autochtones » souhaitaient être libérées de leur couverture et de l’islam et que le maintien de la domination française était le moyen d’y parvenir. Cependant, des historiens ont par la suite suggéré que ces femmes dévoilées étaient des femmes pauvres et des servantes du gouvernement colonial qui ont été contraintes de prendre part à cet événement soigneusement géré sous la menace de perdre leur emploi si elles ne s’y soumettaient pas. Joan Scott écrit dans ‘The Politics of the Veil’: « C’est (le voile) le morceau de tissu qui représentait l’antithèse du tricolore et l’échec de la mission civilisatrice… Pendant longtemps, bien plus longtemps que la durée de la guerre d’indépendance, le voile a été – pour les colonisés comme pour les colonisateurs – une membrane impénétrable, l’ultime barrière à l’assujettissement politique ».

La question des « femmes » et de leur statut en vertu de la charia est donc devenue une pièce maîtresse de l’assaut colonial contre la domination islamique. Il est en effet intéressant de noter que la campagne européenne contre les lois sociales islamiques n’a pas été menée initialement par les féministes occidentales – dont l’influence n’est venue que plus tard – mais plutôt par les dirigeants coloniaux et leurs administrations. Leila Ahmed, professeur américaine d’études féminines, écrit dans son livre « Women and Gender in Islam » à propos de ce féminisme colonial : « C’est ici et dans la combinaison des langages du colonialisme et du féminisme que la fusion entre les questions des femmes et de la culture a été créée. Plus précisément, c’est la fusion entre les problèmes des femmes, leur oppression et les cultures des autres hommes qui a été créée. L’idée que les Autres hommes, les hommes dans les sociétés colonisées ou les sociétés au-delà des frontières de l’Occident civilisé, oppriment les femmes devait être utilisée dans la rhétorique du colonialisme, pour rendre moralement justifiable son projet de miner ou d’éradiquer les cultures des peuples colonisés…. Le féminisme colonial, ou le féminisme utilisé contre d’autres cultures au service du colonialisme, a été façonné en une variété de constructions similaires, chacune adaptée à la culture particulière qui était la cible immédiate de la domination – l’Inde, le monde islamique, l’Afrique subsaharienne. En ce qui concerne le monde islamique, considéré comme un ennemi (et même comme l’ennemi) depuis les Croisades, le colonialisme avait une riche veine de bigoterie et de désinformation dont il pouvait s’inspirer ».

article traduit et réédition de dr. Nazreen Nawaz – membre bureau central des médias de hizb ut tahrir

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